84, année uchronique

Achleon 19 août 2011 4

Haruki Murakami 1Q84 84, année uchronique Murakami Haruki littérature

Auteur: Amélie Nothomb pour LeMonde.fr

 

 

amelie nothomb 84, année uchronique Murakami Haruki littérature HARUKI MURAKAMI est un écrivain souvent boudé par l’intelligentsia française. J’ai longtemps cru que ce dédain s’expliquait par son succès planétaire. Ensuite, j’ai entendu des critiques de chez nous déclarer que son oeuvre n’était « pas assez japonaise ». Les bras m’en sont tombés. Ainsi, il existe des Français capables de discerner ce qui est assez japonais de ce qui ne l’est pas. Imaginons qu’un intellectuel japonais refuse un auteur français pour ce motif qu’il ne serait pas assez français. Une si scandaleuse idiotie ne vous ferait-elle pas hurler ? Qu’on se rassure, cela ne s’est jamais produit.

Pour ma part, j’avoue une fascination sans mesure pour l’oeuvre de Haruki Murakami. En 2006, j’ai lu Kafka sur le rivage et je n’en suis pas revenue. Après, il a fallu que je lise tous ses livres. Des addictions littéraires que je connaisse, c’est la moins explicable. Avec une extraordinaire économie de moyens, dont je m’étonne que nos spécialistes hexagonaux n’aient pas vu la sobriété typiquement japonaise, Haruki Murakami crée des univers dont on est aussitôt prisonnier. La simplicité de son style ou plutôt sa méthode déconcerte : il décrit tout, de préférence ce qui n’est pas intéressant. Il le fait avec une distance phénoménologique si respectueuse et scrupuleuse qu’au lieu d’en éprouver de l’agacement ou de l’hilarité, on est captivé. L’auteur invite ainsi le lecteur à accorder la plus profonde attention au moindre élément de narration, dont chacun pourra jouer le rôle d’interface. Car la grande affaire de Haruki Murakami, c’est cela : établir des connexions entre notre monde et un autre, dont on ne sait au juste ce qu’il est, mais dont on sait qu’il est.

[box type="info"] Au Japon, le succès des livres de Haruki Murakami est sans précédent. Je me demande comment les spécialistes en japonité dont j’ai parlé expliquent cela. Un million d’exemplaires vendus en moins d’un an pour le premier tome de son roman, 1Q84, en 2009 : bien plus que les ventes japonaises de Harry Potter. La comparaison n’est pas absurde, car le livre est autant plébiscité par les adolescents que par les adultes.[/box]

Les deux premiers tomes (sur trois) de 1Q84 paraissent en français le 25 août. En tout, plus de 1 000 pages. Une fois de plus, le charme opère : on est absorbé par cette lecture qui tient du manga et de l’uchronie, mais aussi et surtout par une atmosphère qui n’appartient qu’à Haruki Murakami.

Comme souvent, c’est l’histoire de deux mondes imbriqués, celui de 1984 et celui de 1Q84 – en japonais, Q et 9 se prononcent de la même façon. Evoluent en alternance Aomamé, 29 ans, tueuse professionnelle, et Tengo, du même âge, nègre pour un éditeur. Un pacte secret les a unis à 10 ans. Ensuite, ils se sont perdus de vue.

Les deux récits se rejoignent à travers la secte ésotérique des Précurseurs, qui s’inspire à l’évidence de la secte Aum, créée en 1984. Aomamé et Tengo finissent tous deux par l’affronter chacun à sa manière.

Comme le laisse deviner le titre, 1Q84 fait référence à 1984 de George Orwell. Le premier s’en différencie dans la mesure où il tente d’appréhender l’existence d’un mal invisible, qui aborde les gens sous un jour séduisant et raffiné, et qui contrôle et déforme leur pensée et leur conscience à leur insu.

Récemment, le cinéaste vietnamien Tran Anh Hung a adapté au cinéma un autre roman de Haruki Murakami, La Ballade de l’impossible. Au sujet de ce film, j’ai lu, dans un éminent quotidien français, ce propos d’un non moins éminent critique : « On y voit des Japonais s’efforcer de ne pas être japonais. » Je suppose qu’il faut traduire ce stupéfiant commentaire par quelque chose comme : « On y voit des Japonaises vêtues autrement qu’en kimono.  » J’en déduis que ce critique a découvert à cette occasion que les Japonais portaient des vêtements modernes. Je m’en réjouis pour lui.

Crédit photo (Amélie Nothomb): Jean-Baptiste Mondino

4 Comments »

  1. Laetitia 21 août 2011 at 14 h 57 min - Reply

    Bonjour,

    Je trouve que ça fait du bien de lire ce genre d’article, surtout venant d’Amélie Nothomb qui est vraiment une très bonne Auteure, dire ça d’Haruki Murakami fait vraiment du bien à lire et à entendre, ayant lu Kafka sur le rivage et bien d’autres j’ai été aussi charmée par la façon d’écrire de ce grand Auteur, je trouve ça décevant que de tel propos sortent de la bouche de sois disant critique littéraire, qui n’ont certainement pas du lire plus de 10 pages. J’ai été transporteé par l’écriture d’Haruki Murakami, l’ayant découvert avec Kafka sur le rivage, ouvrage vraiment magnifique qui nous transporte à la fois au japon et à la fois dans le folklorique. Quand certains disent que ce n’est pas assez japonais, je pense que dans leur tête le japon se résume au Samouraï, à l’ère Edo et au Kimono, ce qui est vraiment décevant de leur part d’avoir aussi peu de culture… J’attend avec grande impatience le nouvel ouvrage 1Q84 et j’espère que les sois disant Grande critique vont arrêter de dire ce genre d’inepties et réfléchiront à deux fois avant de dire de pareils âneries.

    • injektileur 22 août 2011 at 4 h 37 min - Reply

      elle en fait trop, comme d’habitude. Murakami est un auteur largement plébiscité par tout un pan du public comme de la critique mondiale. Point barre. Les arguments qu’elle cite sont simplement indignes de journalistes dignes de ce nom.

      Sinon, c’est surtout au Japon que les critiques se font un peu plus sévères, peut-être parce qu’effectivement, il a embrassé un très grand nombre de références, américaines avant tout, et que son écriture s’en ressent. Beaucoup aiment, d’autres non.
      J’imagine que certains Japonais peuvent se sentir un peu blasés parfois qu’on résume la littérature moderne de leur pays à Murakami.

      En tout cas, 1Q84 est un vrai grand livre – comme les précédents, mon préféré étant « la fin des temps » – et j’espère que tu aimeras.

      (mode avis personnel fielleux : on)
      Je me demande pourquoi Le Monde est allé demandé l’avis de Nothomb. Avec le faux personnage qu’elle a cru bon de se créer elle nous arrose tous les ans depuis 20 ans de ses nouvelles de gare. Ca ne la rend pas vraiment légitime pour parler d’un auteur à la richesse inouïe, et qui reste d’une discrétion sans faille.
      (off. dsl, je peux pas la blairer. )

  2. Shinal 22 août 2011 at 11 h 09 min - Reply

    Article intéressant s’il en est, tout du moins du fait qu’il parle d’un grand auteur, Murakami dont je finis à peine « la fin des temps » – Voilà tout. De la critique d’une Amélie Nothomb très agréable à lire mais qui, comme d’habitude diront ceux qui comme moi ne partagent en rien ses manières de voir ni d’interpréter, se complaît dans son imaginaire singularité à prendre la défense d’une personne déjà, et depuis longtemps encensé. On hésite. Est ce le nombre de fois que sera recherché le fameux nom sur Google et qui renverra à cette dame dont la popularité tient à la critique acerbe d’un monde du travail codé comme revanche sur les bridages de son arrivisme galopant? Car il est sûre que cet article n’apprend rien, sinon pas grand chose tant la source des faits qu’il transcrit sont plus qu’à remettre en question. Seul le « pas assez Japonais » reste en suspens … D’un intérêt philo/sociologique certain. Où est la limite de la perception de la culture Japonaise, le Japon est il l’Ombre de Tanizaki, les Mythes de la terre de Miyazaki, la musique de Ryuichi ,le cinéma De Kitano ou plus simplement le travail harassant d’un salary man dernier piston vers la récession offrant à son épouse et à ses enfants la qualité de vie de celles qui s’offrent volontiers un Vuitton- Qui a le droit de le définir et comment le pourrait-on? Madame Nothomb s’y essaiera certainement une nouvelle fois renvoyant comme à son habitude le lot de ses propres préjugés.

    • injektileur 22 août 2011 at 18 h 41 min - Reply

      (:o) exactement

      j’aurais mieux fait d’attendre ton commentaire avant de poster le mien, tu as tout dit.
      (^-^ »)

Leave A Response »

Stop censorship