
Ecrit par Scilla Alecci · Traduit par Abdelkader Beldjilali pour le site GlobalVoicesonline.org
Parfois, il arrive que des problèmes, personnes ou histoires oubliés ressurgissent et ravivent des souvenirs dans l’imagination collective. Parfois aussi, les protagonistes de ces histoires deviennent des légendes, dont les origines historiques sont difficiles à retracer.
C’est plus ou moins ce qui est arrivé à un groupe de personnes dont il est dit qu’ils ont vécu dans les plaines et montagnes reculées de l’archipel japonais jusqu’en 1970. Ce sont les bohémiens japonais, appelés les Sanka s’écrivant 山家 (peuple de la montagne) ou 山窩 (nomades de la montagne).
C’est la diffusion d’un documentaire diffusé sur la chaîne publique NHK il y a de cela quelques mois qui a rappelé aux Japonais l’existence de cette communauté, n’ayant apparemment jamais été répertoriée par aucune administration [note : le documentaire n'est plus accessible sur YouTube].
À l’instar de la littérature classique occidentale qui s’attarde sur le mythe du « bon sauvage », certains blogueurs s’interrogent sur les origines de ces nomades légendaires et sur leur style de vie « naturel ».
Onada explique ce qu’il a entendu dire sur les moyens de subsistance et les habitudes des Sanka jusqu’à leur disparition :
L’histoire des Sanka ne nous vient pas d’un autre pays. Ils ont vécu au Japon et avaient la capacité technique de réparer des outils tels que les paniers de vannage utilisés dans l’agriculture. Ils allaient de ferme en ferme et, en échange de leurs services de réparation, étaient payés avec du blé ou du riz. Ils s’installaient dans des grottes nichées dans les falaises, ou près du lit d’une rivière où ils pêchaient et se lavaient. C’étaient des vagabonds qui vivaient en groupes familiaux. […]
Ils ont subitement disparu après les années 60. […]
Leur disparition pourrait être liée aux outils tels que les paniers de vannage, dont l’usage a cessé. De plus, les forêts, plaines et rivières où ils avaient l’habitude de vivre ont disparu en raison du développement urbain. Ils ont dû commencer à rencontrer des problèmes tels que des propriétaires refusant l’accès à leurs terres à des étrangers.
Selon jiyodan, les Sanka étaient un peuple libre qui a tenté de résister à l’assimilation par le pouvoir japonais qui, au cours du 18e et 19e siècle, a contraint des peuples tels que les Aïnou [en anglais] (dans les régions nord du pays) ou les Okinawa [en anglais] (dans les îles Ryukyu) à abandonner leur culture et leur langue pour adopter celles de l’île principale :
Dans notre pays il y a un groupe de gens appelé le peuple des montagnes : habitants non identifiés ou nomades qui vivaient de la chasse et de la pêche. On les appelle les Sanka et ils n’ont jamais été identifiés comme faisant partie d’une race différente de la nôtre.
Jusqu’à l’instauration du livret de famille après la Restauration de Meiji [1868], les Sanka ou Sanga étaient un peuple libre, existant en dehors de tout contrôle gouvernemental. Ils étaient disséminés à travers tout le pays, de la région de Kyushu au sud à Tohoku au nord. On raconte qu’ils ont été poussés vers le nord par d’autres peuples ayant fait leur arrivée plus tard. Refusant d’être assimilés, ils se sont enfuis dans les montagnes. On raconte également qu’ « ils pourraient faire partie des Jomon, ancêtres des Japonais affiliés aux Polynésiens. » En d’autres termes, leur existence ne peut être expliquée que si nous les considérons comme faisant partie des races aborigènes ayant résisté à l’assimilation. La croyance veut qu’ils aient vécu en groupes et se soient retirés dans les montagnes et les plaines. […]
Plus tard, les Sanka, comme ceux cachés dans les montagnes, ont dû accepter la civilisation dans leur vie quotidienne et ont commencé à utiliser des outils. Mais ils se sont obstinés à préserver leur style de vie et se sont installés dans les montagnes et les plaines. Ils ont donc continué à exister comme « peuple ne voulant pas s’associer aux gens venus à être gouvernés ». Jusqu’à peu de temps après la Restauration de Meiji [1868], ils ont existé comme peuple non répertorié.
Personne ne sait exactement comment ces personnes semblent avoir « disparu » dans les années 70. Certains pensent que cela est dû à la disparition des terres où ils pouvaient vivre en liberté. Le soi-disant miracle économique qui, dans les décennies qui ont suivi la guerre, a fait du Japon la deuxième puissance économique mondiale ne pouvait admettre l’existence de tels électrons libres.
Selon kuronekobyakudhan qui a répondu à des questions au sujet des Sanka sur Yahoo, ils n’ont pas disparu subitement. Il pense que le phénomène a évolué et que les plus défavorisés sont devenus les nouveaux Sanka.
Certains d’entre eux continuent d’être marginalisés comme beaucoup d’autres minorités sociales du Japon qui, en raison de leurs origines modestes, remontant souvent aux siècles précédents, étaient discriminés et ne pouvaient faire partie intégrante de la société. Ce problème existe encore de nos jours, bien que cela soit à moindre échelle et que les autorités locales luttent contre ceci :
Hayashi Razan [en anglais], l’un des penseurs du shôgunat Tokugawa Yeyasudu au 16e siècle, a écrit au sujet des Sanka. Durant l’ère Taisho, de 1912 à 1929, l’écrivain Misumi Kan a publié dans un journal populaire un roman court au sujet des Sanka et de la fascination qu’ils ont déclenchée. Cependant, en réalité, ils n’étaient pas vraiment un peuple des montagnes, mais plutôt un phénomène social où ceux qui étaient rejetés par la société finissaient par devenir sans domicile fixe vivant dans les montagnes, tendance que la crise planétaire a accentuée.
De nombreux autres groupes sociaux victimes, comme les Sanka, de discrimination existent à travers tout le pays. […] Par exemple, selon une étude, en 1935 dans la préfecture de Yamanashi il y a eu un total de 1 818 personnes dans 23 « districts discriminés ». En 1993, le nombre de ces « districts » a été réduit à 6, pour un total de 293 personnes.
Kuronekobyakudhan ajoute également que de nos jours, dans chaque région, le gouvernement a mis en place des bureaux administratifs chargés de traiter les problèmes de discrimination sociale, dont les Sanka ont souffert, ce qui signifie que bien que ce problème ait perdu de son ampleur, il perdure toujours :
Les personnes travaillant dans ce domaine connaissent le contexte historique qui a placé ce phénomène en pleine lumière, elles savent également qu’elles doivent prendre soin de ces personnes et sont spécialement formées à cette fin.
Crédit photo: Mont Iwate, Japon. Image par Jasohill sur Flickr (CC BY-NC-SA).















